Addis Ababa, le 11 janvier 98

Addis Ababa, le 11 janvier
Maison de Marc, l'après-midi, les Rhinocéros broutent sur les tapis du salon tout en écoutant le Satbat Mater de Vivaldi, normal! Un levé en douceur, mots chuchotés, odeurs de buna, regards complices de satisfactions communes, aujourd'hui c'est dimanche... je me laisse couler
- JR -
Thierry (© Oposito)
Dimanche normal ou presque. On sent la satisfaction de l'action bien menée jusqu'au bout. Cette parade traversant la Ville d'Addis, cette locomotive rhinocéros qui soudain s'échappe de la gare (en français dans le texte), le final show du circus/lumières Oposito, l'ensemble était porteur d'une telle symbolique que sans doute les 10 à 15 000 personnes qui l'ont suivi, le garderont longtemps en mémoire. En ce qui me concerne, c'est la justesse et le sens de ce spectacle qui l'importe avant même que de parler de la beauté des images.
Tout ce qui s'est passé s'est vraiment fait avec une grande équipe: celle d'Oposito et du circus réunies. Le résultat est à la hauteur de ces six semaines de travail. Pas de gros show avec une super technique mais un spectacle avec 200 enfants tout sur l'énergie, le bonheur d'être dans la rue à chanter, danser, faire des performances. C'est la première fois qu'un tel événement a lieu à Addis!
- Michèle -
 

Une rencontre du coeur.

Depuis un an maintenant, les premiers ponts entre la Compagnie Oposito et Circus Ethiopia ont été établis. Plusieurs rencontres entre les deux équipes ont été nécessaires pour imaginer non pas le format d'un spectacle avec deux directeurs artistiques mais plutôt pour cadrer les raisons essentielles de cette rencontre. Pour quelle raison deux compagnies séparées de 4000 km ayant des aventures tout à fait parallèles et multiples projets respectifs, devraient-elles se conjuguer?
Les deux compagnies ayant été fondées depuis des années, elles cheminent avec succès dans deux univers bien différents. Il n'a pas été évident de tracer un parcours qui permettrait à tous les participants de cette aventure de continuer leurs explorations individuelles ensemble.
Jean-Raymond et Marc (© Vincent Muteau)On pourrait dire que les perceptions des Ethiopiens pour la France et des Français pour l'Ethiopie sont pleines de mythes (de mites?). Des deux côtés, les images qui apparaissent tendent vers le cliché. Si au moins ces clichés étaient source de croissance et d'entente! Au contraire ils créent une distance, sinon un gouffre, qui ne sert qu'à peu de choses.
La venue de Jean-Raymond Jacob de la Compagnie Oposito en Ethiopie au début de 1997, l'a persuadé que l'univers humain qu'il a rencontré par le biais de Circus Ethiopia, pouvait servir à provoquer une transformation profonde pour la suite de l'aventure d'Oposito. Une méthode choc pour retrouver l'essentiel.
Du côté du Circus, l'intérêt s'est vite porté sur l'apprentissage de techniques de spectacle. En Ethiopie, avant 1991, le format du cirque ambulant n'avait jamais existé. Toutes les techniques de spectacle acquises ont vu le jour comme celui qui réinvente la roue parce qu'il n'en a jamais vu.
Ajoutons à cette mayonnaise la fierté Ethiopienne qui se veut autant maître chez elle que la fierté Française en France. Et par dessus tout ça, les tendances démagogiques de vouloir aider le pauvre Ethiopien en important les techniques "modernes" de l'ouest, tracer un parcours pour cette rencontre Oposito/Circus Ethiopia n'était donc pas chose évidente.
Jean-Raymond Jacob et moi même avons parié sur la rencontre par petites doses. Une rencontre planifiée avec beaucoup de prudence mais avec une certitude que nous avions une expérience commune: celle du spectacle de rue. Chez Oposito tout comme Circus Ethiopia, le spectateur est libre de tout protocole: Il n'a pas payé et il peut partir ou réagir quand il veut. Cela nécessite un spectacle qui nourrit et qui sait gagner son respect. Le spectacle de rue, même si les deux formats ne sont pas semblables, demande une grande exigence de sincérité de la part de chacun dans le sein de l'équipe et cela inscrit dans le temps. Les deux compagnies ne travaillent pas uniquement sur la création de spectacles. Il ne s'agit pas d'individus de talent coopérant temporairement sur un événement. Il s'agit ici de deux communautés d'artistes avec des racines profondes dans le terroir et qui puisent leur inspiration dans la culture vivante et qui intègrent la création à la vie de la communauté.
Jean-Raymond et Aweke (© Vincent Muteau)C'est de ce point commun que nous avons cadré les différentes rencontres:
  • Février 97: JR au Festival de Cirque Ethiopien. Mise en scène des parades d'ouverture et de fermeture du Festival avec Aweke Emiru Directeur de Circus Ethiopia
  • Mai 97: Circus Ethiopia Band au Centre Culturel de Blanc Mesnil et séjour d'Aweke Emiru et de Marc La Chance au Moulin Fondu et au Fourneau de Brest
  • Août 97: JR et Kiké en repérage à Addis Ababa, Dire Dawa, et Harar
  • Décembre 97 à Janvier 98: L'équipe Oposito s'installe à Addis Ababa. Le chantier est installé.
Un investissement de temps énorme mais nécessaire pour chacune des deux équipes pour permettre la rencontre personnelle, la rencontre de deux imaginaires.
Samedi passé sur Churchill Road, à la Gare et à Meskal Square devant 10000 spectateurs, ce qui a émergé n'est pas seulement un super événement qui a fait sauter la foule. L'événement n'était pas non plus un simple apport technique pour Circus Ethiopia. L'essentiel de la chose a été une rencontre du coeur. Une mayonnaise bien réussie qui a donné à tout le monde, les 160 jeunes de Circus Ethiopia, les entraîneurs, les Oposito, les spectateurs compris, une joie de l'autre, de l'étranger, de celui qui n'est pas comme nous. Dans le contexte de l'événement Rhinocéros 1998 l'on pourrait dire que l'art s'est mis de service. Cet art qui souvent se perpétue dans sa propre bulle et qui a tendance à se servir de lui même pour devenir un objet. Avec une bonne dose d'humilité de la part des deux compagnies, l'art du spectacle de rue s'est mis au service de la rencontre. Une rencontre pleine d'avenir, de respect, de projets, d'envie de faire. Bravo Oposito! Bravo Circus Ethiopia! A la prochaine à Brest, Blanc Mesnil et Noisy-le-Sec!
Marc la Chance, Directeur Circus In Ethiopia, 12 janvier 1998
 

Le 14 janvier 1998

Après une journée passée parmi les bagages entreposés sur la terrasse et dans le salon de la Marc house, il est l'heure de dîner. Nous sommes mardi soir, il est 19h30. Nous attendons avec impatience les gens qui doivent nous accompagner à l'aéroport.Rascal et Girma (© Vincent Muteau)L'atmosphère est lourde, la tristesse peut prendre sa place entre deux rangements. Le temps lui aussi appelle à la mélancolie. Depuis la fin du spectacle de samedi, il se laisse aller à la tristesse de notre départ, il rythme nos émotions, il pleut quand nous pleurons et laisse apparaître des rayons d'un soleil généreux quand nous sourions à nos amis que nous allons laisser. Qu'il est difficile de quitter Addis Abeba...
Après un repas silencieux Awaka accompagné d'Abuchu, Abbi, Tadeus, Imer, Sena, Mulukan, Abraham et d'autres nous rejoignent. Il est temps de quitter la maison, direction l'aéroport. Le pick-up chargé à fond de gens et de bagages, ainsi que deux autres véhicules décollent et nous voici devant l'aéroport, les valises à la main. Les adieux et les «au revoir» sont sincères, douloureux et à répétitions. Les Ethiopiens et les Français restants encore quelques jours, nous font les derniers signes avant que nous disparaissions dans l'aquarium blafard qu'est l'aéroport. Les yeux sont humides, la respiration difficile et pourtant il faut faire le pas qui nous projettera demain, autre part et loin de cette belle aventure. Il y a des moments très importants dans la vie où la raison est plus forte que notre coeur. Nos jambes prennent le dessus et nos têtes finissent par suivre tout en étant autre part. Le voyage peut commencer. A minuit trente, quand l'avion décolle d'Addis Abeba, j'envoie à travers le hublot un baiser d'amour à tous les enfants de la rue à qui j'avais fait cette promesse car je sais qu'à cet instant certains d'entre eux regardent notre avion partir avec, comme seules couvertures, la nuit et une tristesse immense. N'est ce pas Abeba Eshetu?
Ambiance départ (© Vincent Muteau)Et puis on s'occupe de nous, on nous donne à manger et à boire, on regarde même la télévision et puis tout le monde finit par s'endormir. L'arrivée à Rome, l'attente de trois heures et puis le deuxième avion direction Paris. Les embrassades rapides à l'aéroport Charles De Gaulle et les larmes qui nous échappent comme si nos séparations étaient définitives. La première phrase de notre aventure se termine ici, à Paris. Je vous embrasse, tous ceux qui reviendront et ceux que nous ne reverrons jamais.
- Rascal le 14 janvier 98 -
 

Dernière

En spectateur (© Vincent Muteau)
Maison de marc, au menu boulettes de viande, invités Denis et Sylvie... Temps pluvieux, Achil et les autres regardent les images tournées ce soir par la team vidéo.
Etranges, ces dernières soirées sans la grande famille autour de la table, depuis que vous êtes partis le temps est gris et menaçant, un peu identique à ce qui se passait dans ma tête, avant de lire vos messages. Je sais que nous avons eu raison de venir ici, et comme on dit, si c'était à refaire...
Marc est à côté de moi, il vient combler mon trou d'inspiration, il me rappelle notre "partie de kat" où dans le silence couvait en fait des milliers de choses que chacun d'entre nous ressentaient. En fait j'ai tellement de choses à dire que tout devient confus. Ce soir le fils de Denis, David 7 ans, m'a apporté un dessin de la place Mescal lors du show. Je le ramènerais dans mes valises, il est pour moi l'image qui conclura définitivement la première étape du projet Rhinocéros. Dans le salon résonne la musique de Zap, un peu comme un générique annonçant une nouvelle aventure, je vous le promet, vous m'en donnez la force. Merci à vous tous.
- JR -

Michele et Martine (© Vincent Muteau) Plus que 24 heures à Addis. Le départ progressif du reste de l'équipe, commencé lundi avec Jackie, nous a fait prendre conscience du notre, imminent. Comme si nous avions soulevé notre pied pour le poser en France, l'autre restant immanquablement scotché ici (je sens que je vais être unijambiste quelque temps). Quelle claque!, mais quelle claque!... Le show était à la hauteur du mois passé ici. Je pense qu'il ne pouvait en être autrement de part la force de l'équipe, la volonté de chacun et l'investissement de tous. La redescente est douloureuse: l'inactivité après 5 semaines intenses, le soleil qui fait la tronche, la hantise du départ, la nostalgie du temps passé ensemble, tout ceci alimente un profond sentiment d'égarement même si on sait que l'histoire Circus Ethiopia-Oposito n'est pas finie mais ne fait que commencer. La tente du workshop a été démontée lundi, l'espace semble bien vide; Les containers ont pris leur place au circus, la tête du rhino trône tel un trophée dans la salle d'entraînement. Dehors la loco attend de fondre - selon l'expression de Marc, une roue par ci, un tasseau par là, mais peu importe, notre travail commun porte déjà ses fruits: dès lundi, l'équipe régie du Circus utilisait le poste à souder pour réparer la porte du training hall dont les charnières avaient cédé. Je les regarde faire d'un oeil distrait, sans en avoir l'air, satisfait. Soudure en nette amélioration à 90 degrés avec équerre s'il vous plaît. Je rode autour du circus, j'essaie de me remplir du maximum d'images avant mon départ. Mon coeur est lourd. Le délai de 3 jours supplémentaires que je me suis donné n'est qu'un sursis, je le savais, mais que ne donnerais-je pas pour rester un peu plus. Je suis vraiment tombé amoureux...
- Achil -

Team Video
31 jours en Ethiopie et j'ai l'impression de découvrir Addis depuis une semaine. Par contre j'ai vraiment découvert les Oposito et le Circus Ethiopia. Le départ des premiers Oposito a été vraiment émouvant, la scène de Rascal et Titi Lolo disant au revoir aux enfants de la rue sera certainement une des plus forte du film. Que d'image que d'émotions! On a réussit à coincer JR et Marc au dernier moment pour les interviewer àla guest house. Ca a fini sur fond de coucher de soleil avec  l'ampoule de la terrasse et les lumières de la place Megegnagna en fond. Génial.
- Philippe -

Derniers coups de manivelle, à l'arraché, 65 h de rushs environ, des sourires plein la tête. Last night in Addis. Régis est parti chercher son pull, dans quelques heures on retrouve le plancher des vaches. Avant on va traîner en ville, on ne trouve plus les clefs de la red cross, Phil a perdu quelque chose, un moteur peine a démarrer, laissons la nuit rouler... Atchao.
- Ema -
 
Dimanche 11
Martine